GRETA (2018/2019) de Neil Jordan [Critique]

Évaluation du dossier : 3.5/5 []


Quand Frances trouve un sac à main égaré dans le métro de New York, il lui semble naturel de le rapporter à sa propriétaire. C’est ainsi qu’elle rencontre Greta, veuve esseulée aussi excentrique que mystérieuse. L’une ne demandant qu’à se faire une amie et l’autre fragilisée par la mort récente de sa mère, les deux femmes vont vite se lier d’amitié comblant ainsi les manques de leur existence. Mais Frances n’aurait-elle pas mordu trop vite à l’hameçon ?

Simple et efficace, Greta inscrit le retour de Neil Jordan à la réalisation sous le signe de l'angoisse psychologique poisseuse. Il confronte une jeune fille endeuillée à une femme d'âge mûr instable, rongée par la solitude.


Sept ans après Byzantium et après un long aparté dans le milieu de la série télé (Riviera, The Borgias), Neil Jordan opère un retour marquant au cinéma avec Greta.  Multi-récompensé, notamment par un Oscar pour The Crying Game, un Lion d'Or pour Michael Collins, un Ours d'argent pour Butcher Boy ou encore par plusieurs Saturn Awards pour Entretien avec un vampire, le réalisateur irlandais multi-facette s'attaque cette fois au thriller psychologique, à partir d'une histoire de Ray Wright (Pulse, Le Cas 39) avec qui il s'associe pour rédiger le scénario. Sans fioriture, ce dernier fait que Greta peut tout simplement se résumer à son pitch : une variante psychologique du jeu du chat et la souris entre Frances, jeune femme naïve fragilisée par un deuil mal digéré et Greta, veuve diabolique animée d'un besoin irrépressible de tisser un lien toxique avec ses proies, à leur insu.


Et il faut voir Isabelle Huppert, fascinante, lorsqu'il s'agit de jouer les fausses sages jusqu'à en devenir glaçante, lorsqu'elle dévoile son jeu. Des mensonges souvent, mais aussi des comportements bizarres, des regards et attitudes gênants lorsqu'elle se tient immobile sous la pluie dans la rue attendant sa proie, jusqu'à des situations plus extrêmes que l'on ne spoilera pas ici. Impossible de ne pas souligner la qualité du travail de Chloë Grace Moretz qui campe ici Frances, une jeune étudiante qui ne s'est pas encore remise de la mort de sa mère et apprend à ses dépens qu'elle ne vit pas dans le monde des Bisounours.

Les seconds rôles ne sont pas en reste et sont d'ailleurs essentiels dans l'évolution de l'intrigue, de la brillante Maika Monroe (It Follows, Independance: Day Resurgence) à Stephen Rea (Out of the Dark, Underworld: Nouvelle ère), grand fidèle dans la filmographie de Neil Jordan en passant par Colm Feore (The Prodigy, Umbrella Academy, L'Exorcisme d'Emily Rose) dans le rôle du père délaissé.


De par son sujet, Greta parvient à construire un climat psychologique pesant où règnent paranoïa – sentiment parfaitement entretenu jusqu'à l'ultime plan du long-métrage – et appréhension. Il se rapproche d'une certaine manière d'Un frisson dans la nuit, où le rapport de couple est remplacé ici par le lien mère-fille, mais aussi, plus troublant, il partage des éléments avec Ghostland, le dernier film de Pascal Laugier. Bien qu'il soit difficile de trop en dire à ce sujet sans spoiler les deux œuvres, le lecteur qui a les a vues remarquera sans aucun doute ces analogies.

Si nous l'avons connu bien plus inspiré et même s'il est ici en service minimum, le score de Javier Navarrete (L'Échine du diable, The Hole) parvient à susciter une angoisse profonde, quasi organique lorsqu'il dévoile une partition plus atmosphérique, le reste n'étant souvent que des interprétations d'œuvres classiques de Mozart, Vivaldi, Beethoven et bien sûr Franz Lizst et son Liebestraum dont la poésie associée de Ferdinand Freiligrath sur l'amour mâture, trouve sa résonance avec la psyché du personnage principal.


Cependant, ce tableau d'apparence idyllique est entaché par des choses étrangement moins convaincantes, comme cette discussion durant une projection au cinéma. Pire, l'un des personnages voit même une larme couler sur la joue de son amie dans l'obscurité, alors qu'elle porte des lunettes 3D. Il faudra aussi nous expliquer comment on peut déplacer un piano droit comme s'il pesait le poids d'une vulgaire étagère... Malgré ces quelques détails, Greta fait le job et reste un film de réalisateur inspiré et, au final, très accessible, ne cherchant jamais à complexifier inutilement son concept. 

Film sur les faux-semblants, sur l'importance de ne pas négliger ses vrais amis et sa famille en toutes circonstances, Neil Jordan livre une œuvre efficace dans son approche pathologique, offrant un face-à-face réjouissant entre deux grandes actrices de leurs générations respectives, et imprimant avec intensité à l'écran les combats intérieurs et extérieurs de cette jeune femme naïve en apprentissage de la vie et cette vieille sénile barge et définitivement infréquentable. Deux êtres isolés par leurs névroses qui ont besoin d'un ami qui les comprenne. Enfin, une plus que l'autre, on vous laisse deviner laquelle...
N.F.T.


EN BREF
titre alternatif : The Widow
distribution : Isabelle Huppert, Chloë Grace Moretz, Maika Monroe, Stephen Rea, Colm Feore...
pays d'origine : Irlande / États-Unis
budget : N.C.
année de production : 2019
date de sortie française : 12 juin 2019
durée : 98 minutes
adrénomètre : ♥
note globale : 3.5/5



 † EXORCISME †

▲ Thriller tendu
▲ Le duo Huppert - Moretz
▲ Sans fioritures

 - DÉMYSTIFICATION -

▼ Pas très innovant
▼ Réactions parfois étranges
▼ Des similitudes troublantes avec Ghostland


LE FLIP
Isabelle Huppert qui peut jaillir de n'importe où, n'importe quand...

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