[Critique] MOTHER! (2017) de Darren Aronofsky

Évaluation du dossier : 4.5/5 []
Un couple voit sa relation remise en question par l'arrivée d'invités imprévus, perturbant leur tranquillité.


Abonné aux œuvres personnelles anticonformistes, à la limite du cryptique, s’intéressant à la psyché d'une humanité complexe et névrosée, Darren Aronofsky enfonce le clou avec Mother!, une curiosité cinématographique qui nécessitera, une fois encore, la participation active du spectateur s'il veut s'assurer d'arriver entier à bon port.

Le réalisateur – à l'imagination bouillonnante – de Pi, Requiem for Dream et Black Swan est de retour. Après Noé, il revient nous parler création et, sans doute, aussi de lui dans ce film à la portée hautement symbolique qu'il faudra raisonnablement éviter si l'on déteste se prendre la tête devant des œuvres alambiquées et insaisissables. Mother! est donc fortement déconseillé au public insensible au cinéma de David Lynch (Twin Peaks) et autres œuvres incomprises ou abracadabrantes livrées par Richard Kelly (Donnie Darko), Spike Jonze (Dans la peau de John Malkovich), Terrence Malick (The Tree of Life), ou Andy Mitton et Jesse Holland (Le chemin sans retour).


Avec dans le viseur les adeptes d'une idiocratie ambiante qui se manifeste notamment en salle avec les insupportables utilisateurs effrénés de téléphones portables (lire notre retour d'Annabelle 2), et contre lesquels le réalisateur s'insurge ouvertement en interview, Darren Aronofsky reconnaît aussi qu'une autre frange de spectateurs fait preuve d’intelligence et en a marre de regarder le même film à chaque fois qu'il met les pieds au cinéma. Un argument qu'on lui accorde volontiers...

Avec Mother! Darren Aronofsky s'improvise peintre jusqu’au-boutiste d'un portrait mystique et peu glorieux d'un artiste en manque d'inspiration et de reconnaissance. Assoiffé d'un amour insatiable, "him/lui" interprété par Javier Bardem, semble prêt à sacrifier son couple et ce qu'il a pourtant de plus précieux, pour atteindre l'inaccessible. Le cinéaste, que l'on imagine s'inspirer en partie de son vécu, ne recule devant rien et sert, sans filtre, une allégorie multicouche où s’entremêlent complexité du processus créatif, besoin de reconnaissance de l'artiste, ou encore cette irrépressible nécessité pour l'humanité de nourrir une dépendance malsaine voire dangereuse envers un guide.

Un programme qui pourrait sembler un peu lourd, trop intello, mais heureusement contrebalancé par une discrète note humoristique, essentiellement suscitée par le traitement très premier degré de ces impromptus qui débarquent sans prévenir dans la maison et y agissent comme s'ils étaient chez eux. Dans ce contexte, l'image de "mother" filmée au plus près et pour laquelle la caméra exerce une véritable fascination chirurgicale, prend un sens forcément particulier, d'autant qu'elle exprime une place essentielle et pourtant négligée pour la femme : uniquement satisfaire le besoin affectif primaire du créateur au risque de devoir l'affronter elle-même lorsqu'elle met au monde un fils, qui les met enfin au même niveau et devient la source du conflit le plus sévère dans le couple.


Au-delà des conjectures construites à partir d'indices semés par le réalisateur et au-delà de la qualité de sa mise en scène épurée, libérée de tout artifice, jusque dans la bande-son quasi inexistante, le casting, au sein duquel se croisent plusieurs générations d'acteurs de talents, s'avère exceptionnel. On retrouve Jennifer Lawrence (Hunger Games, La Maison au bout de la rue) et Javier Bardem (Perdita Durango, Pirates des Caraïbes - La Vengeance de Salazar) dans les rôles respectifs de la négligée "Mother" et de "Him", créateur égocentrique et indigne de son épouse. De son côté, Kristen Wiig (S.O.S. Fantômes, Her, Seul sur Mars) étonne dans un rôle à contre-emploi. Mother! est aussi l'occasion, pour les plus nostalgiques, de retrouver Ed Harris (Le Bazaar de l'épouvante, Abyss, Creepshow) et Michel Pfeiffer (Apparences, Les Sorcières d'Eastwick, Batman, le défi) dans le rôle des hôtes louches qui viennent perturber le fragile équilibre de ce couple isolé au milieu de nulle part.

Au-delà des quelques références évidentes à Rosemary's Baby, il est difficile de citer les autres influences de Mother! sans prendre le risque de déflorer certaines parties de son intrigue. On peut toutefois associer sa liberté créative à d'autres cinéastes comme Lars Von Trier ou comme cité plus haut, Terrence Malick ou David Lynch. Quoiqu'il en soit, le réalisateur semble s'éclater avec son concept (et c'est contagieux) tel un gosse avec son nouveau jouet et livre ici un cinéma singulier qui, bien que souvent décrié, incompris ou mal aimé, répond paradoxalement à une demande d'une partie du public qui souhaite encore être surpris : de l'audace, de l'originalité et du dépaysement. Et oui, il faut savoir ce que l'on veut...
N.F.T.


EN BREF
titre original : Mother!
distribution : Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Ed Harris, Michelle Pfeiffer, Kristen Wiig...
pays d'origine : États-Unis
budget : 30 000 000 $
année de production : 2017
date de sortie française : 13 septembre 2017
durée : 121 minutes
adrénomètre : ♠ 
note globale : 4.5/5

† EXORCISME †
▲ Audacieux
▲ Dépaysant
▲ Efficace

- DÉMYSTIFICATION -
▼ Cryptique
▼ Hermétique
▼ Il aurait fallu fixer cet évier...

LE FLIP
Des inconnus dans la maison...

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