[Critique] LE CHEMIN SANS RETOUR (2010/2013 - DTV) de Jesse Holland et Andy Mitton

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En automne 1940, tous les habitants de Friar, dans le New Hampshire, abandonnent leur maison pour s’engager sur un ancien chemin à travers la forêt. Une seule personne en reviendra, traumatisée pas son expérience. 70 ans plus tard, leur tragique destin est toujours un mystère. En 2012 un groupe de chasseurs de légendes urbaines découvre le début du sentier et cherche à percer le secret.

Rien d'étonnant à ce que l'on trouve à ce Chemin sans Retour un vague air de found footage, puisqu’il fut pensé comme tel à l'origine, jusqu'à ce que le duo de réalisateurs, constitué de Jesse Holland et Andy Mitton, se rende compte des limites artistiques imposées par le procédé.
Et en effet, difficile lors du visionnage, de ne pas penser à la lente descente aux enfers des protagonistes du Projet Blair Witch, auquel il emprunte les mouvements de caméra à l'épaule. 

Après une mise en bouche efficace, dessinant peu à peu le contexte de la tragique expédition que le spectateur va vivre de l'intérieur, YellowBrickRoad (en V.O.), s'aventure non sans un certain talent, sur les plates-bandes du drame psycho-horrifique, symbolique, voire métaphysique, depuis trop longtemps laissé en friche par David Lynch.

Avant toute chose, mieux vaut éclaircir un premier point : les amateurs de sens et d'action immédiats, soucieux d'une certaine cadence en terme de meurtre et d'horreur en tout genre, devront passer leur chemin. La violence graphique y est bien présente, mais seulement au bout d'une quarantaine de minutes, et les festivités débutent fort lors d'un acte barbare et gratuit, flirtant avec le grand guignol, se concluant par un arrachage de jambe. Encore dix minutes supplémentaires et les événements deviennent définitivement incontrôlables pour l'équipe d'explorateurs. Toutefois, pas de bataille, ni de geyser de sang pendant cette séquence où tout bascule, seulement des effets sonores agressifs, lorsqu'une ritournelle jazz, qui semble jouée sur un vieux phonographe et hanter les lieux, est subitement diffusée à fort volume, entrecoupée de craquements désagréables pour les oreilles. Le spectateur est ainsi invité à partager quasi physiquement le supplice auditif des protagonistes.


Et là, on entre dans le délire mystique, le film s'intéressant dès lors à montrer la réaction de chacun face à une situation de plus en plus désespérée, de l'accro aux sucreries, au tueur impulsif, de celui qui va au bout de son idée quel qu'en soit le prix, au suicidaire.... sur fond de déconnexion au monde et à ses semblables, puis d'isolement. Le métrage scrute ainsi chaque personnage, isolé avec ses angoisses, et sa manière, souvent destructrice pour y faire face, ou pour les fuir lâchement dans un geste ultime de détresse.

Plus on s'enfonce dans le bois, à la recherche de ce chemin, et plus on se noie dans un scénario marécageux, à première vue, qui ne fait que nous perdre davantage à force de tenter d'y chercher un sens. Et finalement, en fin de séance, il apparaît que, tout comme cette épreuve macabre absurde qu'affronte des personnages totalement dépassés par les événements, Le Chemin sans Retour s'est ingénié à faire passer au second plan toutes formes de questions et de réponses qui pourraient donner une signification à leur calvaire. Un choix délibéré puisque c'est exactement sur ce terrain que les réalisateurs veulent entraîner le spectateur : certaines questions ne devraient jamais être posées, constituant davantage un poison pour l'homme et son environnement que de réels progrès.

[Spoiler] La première piste qui permet de mieux appréhender cet objet filmique non identifié est à chercher dans l'histoire de la ville. À l'époque de la grande dépression, les habitants de Friar fuient ces heures sombres en se réfugiant dans un monde meilleur, via leur salle de cinéma. Ce qui explique qu'une copie du Magicien d'Oz sorti en 1939, a été retrouvée complètement usée, à force d'avoir été projetée à l'époque. Une obsession telle pour cette histoire que les habitants ont sans doute décidé de rechercher leur propre route de briques jaunes. Ce qui peut expliquer leur disparition lorsqu'ils entreprennent de s'engager sur ce sentier inexploré, à l'issue d'une énième projection du film de Victor Fleming (les témoignages signalent qu'il portaient encore leurs habits du dimanche). Sauf que fuir les problèmes n'a visiblement pas que du bon, et que le mal se déplace souvent avec celui qui tente de leur échapper. 


D'aucuns diront que l'important est parfois le voyage davantage que la destination, il est évident quand dans YellowBrickRoad, c'est bien le chemin qui façonne le voyage, extérieur, mais surtout à l'intérieur de la psyché des protagonistes. Piégés par leur curiosité, le besoin de tout comprendre, et sans doute fragilisés par la faim, la fatigue et la consommation de produits toxiques ramassés le long de leur périple, ils vont plonger tête la première dans une dégénérescence irréversible. Évidemment chacun y verra les métaphores qu'il voudra mais il est bien question de notre propre propension à vouloir toujours allez plus loin, pour tout contrôler, au risque de retourner ce que l'on nomme "le progrès" contre nous. D'ailleurs, on ne peut s'empêcher de prendre pour soi le plan final d'une terre dévastée et la voix off qui assène l'horrible vérité : "This is our home !". [Spoiler fin]

Jouant ouvertement la carte du film codé, assumant son esprit fauché et indépendant, à l'instar de Bellflower, une autre réussite du genre, Le Chemin sans Retour est un film principalement destiné aux amateurs d’œuvres insaisissables sans la participation active du spectateur. Passionnant en de nombreux points, et malgré quelques problèmes de rythme et de montage, il ravira sans doute les amateurs de bizarreries posées, ponctuées d'éclats de violence, juste quand il le faut.
N.T.


EN BREF
titre original : YellowBrickRoad
pays d'origine : États-Unis
année de production : 2010
date de sortie française : 6 mars 2013 (DTV)
durée : 95 minutes
budget : 500 000 $ 
adrénomètre : ♥
note globale : 4/5

† HANTISE
▲ Bizarre
▲ Original
▲ Passionnant

-  DÉMYSTIFICATION -
▼ Hermétique
▼ Marécageux
▼ Problème de rythme


LE FLIP
L'introduction illustrée par des archives...

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Commentaires

  1. Ça fait plaisir de lire une critique positive de ce film, pas épargné par des notes très mauvaises sur des sites comme Imdb ou SensCritique. Il vaut pourtant largement le coup d'œil... Je rejoins votre enthousiasme !

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  2. J'ai bcp aimé ce film, c'est vrai que c'est un peu dans la ligne du Projet Blair Witch, que j'ai aussi adoré, je vais donc continuer mon explo de films étranges avec Belflower. Je pense aussi à Begotten de Elias Merhige.

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