HÉRÉDITÉ (2018) d'Ari Aster [Critique]

Évaluation du dossier : 3.5/5 []

Lorsque Ellen, matriarche de la famille Graham, décède, sa famille découvre des secrets de plus en plus terrifiants sur sa lignée. Une hérédité sinistre à laquelle il semble impossible d’échapper.


Après s'être fait les dents sur une poignée de courts-métrages, Ari Aster débarque avec Hérédité, un premier long-métrage formellement ambitieux, mais beaucoup moins révolutionnaire sur le fond.

Plusieurs adjectifs, parfois même contradictoires, viennent à l'esprit en sortie de séance : déstabilisant, audacieux, dérangeant, mystérieux, violent... la liste est longue. C'est dire les différents états par lesquels passe le spectateur au cours de la projection d'Hérédité, produit notamment par Beau Ferris et Lars Knudsen, à l'origine du remarquable The Witch mais aussi Kevin Frakes et Buddy Patrick co-financeurs du Split de M. Night Shyamalan lors de sa deuxième collaboration fructueuse avec le studio Blumhouse. Autant dire qu'ils avaient déjà une expérience certaine du cinéma d'auteur porté sur l'épouvante. Et cela ne fait aucun doute, Hérédité mérite bien sa place au sein de ces œuvres. La caméra d'Ari Aster y ausculte avec minutie les rapports déclinants de cette famille qui, suite au décès de mamie Ellen, bascule progressivement dans la tragédie puis dans l'horreur. On relève dans la mise en scène du cinéaste un souci du réalisme, parfois même proche du naturalisme, tout en cultivant un climat paranoïaque "polanskien" évoluant aux frontières du fantastique, Rosemary's Baby étant souvent cité à titre de comparaison.



Le moins que l'on puisse dire est que Hérédité divise, et à juste titre. On y trouve du très bon pour l'essentiel, à commencer par la mise en scène brillante et inspirée d'Ari Aster, filmant avec une précision chirurgicale la lente agonie de ce foyer, sublimée par la photographie de Pawel Pogorzelski et la partition musicale glaçante de Colin Stetson (Lavender) qui n'est pas sans évoquer le travail de Christopher Young sur Sinister. La tension est palpable et, par bonheur, il n'est pas question pour Aster de ménager le spectateur, notamment lors de rares mais saisissantes scènes choc, souvent portées sur la décapitation. Il grossit aussi volontairement le trait lors de dialogues savoureux, au point de laisser passer de très subtiles notes humoristiques, ce qui ne pose aucune souci et n'altère jamais le traitement premier degré de l'œuvre. Bien sûr, cette atmosphère lourde et pesante ne serait rien sans un casting aux petits oignons. Par chance, de ce côté, Hérédité s'avère inspiré. Outre de nouvelles têtes comme Alex Wolff (Jumanji : Bienvenue dans la jungle) énigmatique, parfois agaçant en grand frère prisonnier de sa crise d'adolescence ou encore la jeune Milly Shapiro, une "tronche" inoubliable dans le rôle de la jeune Charlie aussi perturbée que perturbante, c'est surtout du côté des parents que l'on mise sur des valeurs sûres. Steve, chef de famille passif et diplomate, est incarné par un Gabriel Byrne (Spider, Le Vaisseau de l'angoisse) tout en sobriété à l'inverse de Toni Collette (Sixième Sens, Fright Night, Krampus), sans doute dans l'un de ses rôles les plus marquants au cinéma. Elle interprète Annie, mère de famille anéantie et révoltée par l'horreur qui s'abat sur sa famille, n'obtenant que très progressivement, tout comme le spectateur, les clés d'une énigme macabre. Car Ari Aster crypte une partie de l'intrigue et parsème son film d'indices qui amènent les spectateurs les plus actifs à trouver des réponses, en jouant par exemple de l'analogie entre les reconstitutions miniatures réalisées par Annie dans le cadre d'une future exposition et sa propre famille qui, à l'instar des figurines mises en scène, n'a aucune prise sur sa destinée.


Ce tableau, d'apparence idyllique, souffre cependant de quelques défauts. Le problème de rythme est l'un d'eux. Car il vaut mieux prévenir : Hérédité est lent, trop parfois, mais c'est le prix à payer pour la mise en place d'une atmosphère angoissante, presque hypnotique, qui ici fonctionne plutôt bien, grâce notamment à quelques moments clés qui viennent relancer l'intrigue. Et c'est d'ailleurs ici que se situe son principal défaut de fabrication. Les intentions, notamment dictées par une remarquable expression technique, multiplient les promesses. Mais passé le dernier acte, on se rend compte que la rigueur formelle, difficilement attaquable, et les indices à décrypter disséminés tout au long du film ne faisaient que dissimuler sous un épais rideau de fumée le manque d'originalité de l'histoire. Car s'il se veut le parfait négatif des productions horrifiques modernes qui appliquent leur recette éprouvée ad nauseam, son pitch similaire et son goût prononcé pour les longues séquences d'exposition, afin de mieux atteindre le spectateur lorsque les choses s'intensifient, le rapproche curieusement de la saga Paranormal Activity, dont il constitue alors une sorte d'antithèse cinématographique. Toby et Paimon même combat ? Indubitablement oui, et lorsque le pot aux roses est découvert, un sentiment de frustration est là, tapi dans l'obscurité, prêt à bondir sur le spectateur pour qui l'aspect technique irréprochable ne suffit pas à digérer la légèreté d'une conclusion hallucinée, digne de The Lords of Salem que les détracteurs du métrage pourront sans retenue traiter de ridicule, faisant redescendre le soufflé aussi sec.



Au final, bien que bâti sur une histoire sans grande originalité, il est difficile de ne pas conseiller Hérédité, ne serait-ce que pour sa réalisation sublime, sa construction particulière et ses personnages égarés au sein d'une famille qui vogue droit vers le naufrage. Mais attention à la douche froide au moment de la résolution. De plus, l'aspect film de genre n'est jamais prioritaire sur les personnages et leurs conflits et Hérédité prend son temps pour se dévoiler, développant sur près de deux heures un pitch au final peu novateur, lui conférant même cette proximité amusante avec la saga initiée par Oren Peli. Mais pas de quoi cependant se gâcher le visionnage d'une œuvre exigeante, pétrie des meilleures intentions cinématographiques, refusant de caresser le public dans le sens du poil ; un phénomène suffisamment rare en salles pour ne pas s'en priver !
N.F.T.



EN BREF
titre original : Hereditary
distribution : Tony Collette, Gabriel Byrne, Alex Wolff, Milly Shapiro...
pays d'origine : États-Unis
budget : 10 000 000 $
année de production : 2018
date de sortie française : 13 juin 2018
durée : 127 minutes
adrénomètre : ♥
note globale : 3.5/5


† EXORCISME †
▲ Réalisation
▲ Scènes choc
▲ Casting prodigieux

- DÉMYSTIFICATION -
▼ Excessivement lent
▼ Pitch simple
▼ Effet écran de fumée

LE FLIP
Une apparition mystérieuse de mamie au fond de la pièce...


LIRE AUSSI
Rosemary's Baby
The Lords of Salem
The Witch



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