[Critique] TWIN PEAKS: FIRE WALK WITH ME (1992) de David Lynch

Évaluation du dossier : 5/5 []
Le meurtre de Teresa Banks dans la petite ville de Deer Meadow va donner bien du fil à retordre à l'agent spécial Chester Desmond. Son enquête, vue d'un mauvais œil par les autorités locales, le mène à une caravane suspecte. Là, il trouve une bague et disparait subitement, sans laisser de traces. L'agent Dale Cooper hérite de l’enquête et prédit que le tueur frappera de nouveau. Un an plus tard, à Twin Peaks, les sept derniers jours de la vie de Laura Palmer sont dévoilés.

1991 : Twin Peaks, la série, est brutalement annulée faute d'audience. 1992 : David Lynch livre Twin Peaks: Fire Walk with Me, une extension cinématographique de son univers riche et mystérieux, dans l'espoir de relancer la machine sérieusement grippée depuis que la chaine ABC l'a forcé à révéler l'identité du tueur de Laura.

L’œuvre débute par la destruction d'une T.V. en gros plan, suivi du cri de terreur d'une femme hors champ. Ouverture dont on vous laissera juger de la symbolique télévisuelle lorsque Twin Peaks prend d'assaut les salles de cinéma en 1992. Malheureusement, privé de l'accueil qu'il méritait, incompris, le film ne fera qu’enterrer encore plus profond tout espoir de prolongement, du moins pour quelques décennies...


Au visionnage de cette transposition cinématographique, l'évidence se révèle : Twin Peaks: Fire Walk with Me n'est qu'une pièce d'un laborieux puzzle, d'une mythologie bien plus vaste, un monde complet et complexe dans lequel il faut d'abord se perdre avant d'en percer les mystères les moins opaques. Avec Twin Peaks, David Lynch devenait un Tolkien du septième art, architecte d'un univers onirique où les cauchemars et le réel, la beauté et la laideur, l'amour et la haine cohabitent pour le meilleur et surtout pour le pire. La matière quasi organique qui anime Twin Peaks: Fire Walk with Me ne manque pas, parce que Lynch a truffé son film de mystères qu'il pensait dévoiler dans d'autres productions, mais aussi parce que la promesse faite par Laura dans la Black Lodge de revenir dans 25 ans a été tenue, la série ayant opéré un retour aussi inattendu qu'inespéré cette année pour une troisième saison.


Coécrit avec Robert Engels, qui avait déjà travaillé sur une dizaine d'épisodes de la série, Twin Peaks: Fire Walk with Me retrace les sept derniers jours de Laura Palmer entre le 16 et le 23 février 1989. Il débute toutefois un an avant, à Deer Meadow où une enquête du FBI est lancée suite à la découverte du corps de Teresa Banks. Bien qu'il soit trouvé dans les mêmes conditions que celui de Laura Palmer, flottant sur une rivière et emballé dans du plastique, l'enquête qui suit se montre le parfait négatif de celle que les téléspectateurs connaissent. Deer Meadow est une ville froide, inhospitalière, on y trouve une police locale corrompue qui refuse de coopérer avec le FBI, les locaux portent peu d'intérêt pour la victime et cette fois, on a déjà une petite idée du meurtrier... Le personnage de Laura Palmer arrive ensuite, bien vivant, comme David Lynch souhaitait le voir. Il dépeint un personnage complexe, dont l'angélisme apparent contraste avec la déchéance qui le consume. Malgré cela, le cinéaste est toujours bienveillant envers Laura. Elle est avant tout une victime, de son traumatisme, de son magnétisme et de l'influence de sa plastique sur son entourage qui ne peut s'empêcher de l'aimer trop...

Ici, Lynch met de côté l'aspect léger de la série, les intermèdes de poésie légère virent en une poésie du désespoir et du macabre. Les pins de Douglas n'évoquent plus que la menace d'une forêt la nuit, le pendentif de Laura symbolise son cœur morcelé, éparpillé et celui de ses amants qu'elle brise inéluctablement, l'hypnotique Pink Room devient l'écrin aigre-doux de sa détresse sourde. Dépravation, addiction, prostitution, meurtre, infanticide, inceste... soit autant de thèmes difficiles qui expliquent peut-être la réception catastrophique de la critique et du public lors de l'exploitation en salle du sixième long-métrage de David Lynch. Mais comment pouvait-on traiter autrement les dernières heures de la vie de Laura Palmer ?


Les signes de cette débâcle au box-office étaient donc peut-être déjà là en partie, mais aussi dans les difficultés pour le cinéaste à réunir son casting. Kyle MacLachlan (Hidden, Desperate Housewives, Blue Velvet) ne voulait pas en entendre parler avant d'imposer la réécriture du scénario pour réduire son rôle, frustré par la participation limitée de Lynch sur la seconde saison de la série mais aussi par peur d'être éternellement associé au personnage de Dale Cooper. C'est ce qui explique la présence de l'agent Chet Desmond, incarné par Chris Isaak (Le Silence des agneaux) assisté de Sam Stanley que joue Kiefer Sutherland (L'Expérience interdite, Génération perdue). De son côté la belle Sherilyn Fenn (I Wish - Faites un voeu), déjà engagée ailleurs, ne pourra répondre favorablement à l'invitation, nous privant dans la foulée du retour de la famille Horne. Ce serait pour la même raison que Lara Flynn Boyle (Poltergeist 3, Wayne's World), n'incarne pas Donna, remplacée au pied levé par Moïra Kelly (Chaplin, Billy Bathgate). Un changement d'apparence pour le personnage assez perturbant, d'autant que la série nous a habitués à ses personnages et à ceux qui les incarnent. Mullholand Drive avant l'heure ?

La suppression de nombreuses intrigues secondaires qui faisaient le charme de la série aura sans doute fini d'achever tout espoir de briller au box office, Twin Peaks: Fire Walk with Me engrangeant au final à peine 4 millions de dollars pour les 10 investis. Dommage, injuste, mais presque compréhensible au regard du matériau dense fourni par Lynch, qui affirme que le film aurait pu s'étendre sur 4 heures si les impératifs de l'exploitation en salle ne l'avaient pas obligé à réduire sa durée à 2 h 15. Fâcheux, car l’œuvre aurait montré un visage peut-être moins hermétique, perçant d'autres sombres secrets de Twin Peaks, cette ville miroir de la société américaine, lisse en apparence et dont le cinéaste se plaît à craqueler le vernis. Pour les plus curieux, l'essentiel de ces scènes est remonté et visible dans le film Twin Peaks: The Missing Pieces.
N.F.T.



EN BREF
titre original : Twin Peaks: Fire Walk with Me
distribution : Chris Isaac, Kiefer Sutherland, Sheryl Lee, Ray Wise, Kyle MacLachlan...
pays d'origine : États-Unis / France
budget : 10 000 000 $
année de production : 1992
date de sortie française : 3 juin 1992 (reprise le 31 mai 2017)
durée : 135 minutes
adrénomètre : ♥
note globale : 5/5

† EXORCISME †
▲ Réalisation inspirée
▲ Photographie soignée
▲ La richesse de l'univers Twin Peaks

- DÉMYSTIFICATION -
▼ Absence de Lara Flynn Boyle
▼ Absence d'Audrey Horne
▼ Réduction de durée pour l'exploitation en salles


LE FLIP
Bob !

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